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Géopolitique du blé

« Si je devais acheter une ferme, ce serait en France »

Publié le 07/12/2016 - 10:45

C’est un duo bien rodé qui a animé la seconde partie de l’assemblée générale de Centre Ouest Céréales, ce 2 décembre. D’un côté, Christophe Dequidt, consultant, qui a arpenté récemment 18 pays en 13 mois à la découverte du contexte de production des agriculteurs. De l’autre, Sébastien Abis, chercheur aux multiples expertises dont celle de la géopolitique du blé.

Ils se sont tout d’abord accordés à remettre la France et l’Europe à leur place : non pas celle que l’on perçoit, nous Français, mais celle que le monde perçoit. Une Europe – et donc une France – à la périphérie des préoccupations, et l’Asie au cœur, poussée par une population sans cesse grandissante…

« Ces 35 dernières années, la population mondiale a doublé », indiquent-ils. Et la production agricole mondiale s’est accrochée à cette courbe démographique : « Depuis 1915, la production a été multipliée par 7, et elle a doublé entre 1960 et 2000 », illustre Christophe Dequidt.

Et Sébastien Abis de préciser que la production de blé, surtout elle, est un enjeu majeur, car « 75% de sa production sert à nourrir les hommes ». Or, seules dix puissances mondiales produisent 90% des récoltes de blé. « Un oligopôle concentre la sécurité alimentaire de la planète, quand bien même une centaine de pays en cultivent pour atténuer leurs dépendances aux marchés mondiaux afin d’assurer leur sécurité alimentaire », poursuit Sébastien Abis. Et la lutte entre ces dix pays est rude.

Sébastien Abis et Christophe Dequidt. © A.Lavoisier/Pixel Image

Exemple avec l’Australie, qui « exporte en grande partie vers l’Asie, mais qui commence à trouver que cela ne lui suffit plus… » : Christophe Dequidt y a rencontré un agriculteur qui possède 14000 hectares : aucun de ses six enfants ne semble vraiment motivé à reprendre la ferme, et si jamais un jour il souhaite vendre, il fera certainement l’affaire, à contrecœur, avec un des nombreux Chinois intéressés par ses terres.

« Là-bas, un point positif pour l’agriculteur est à leur envier, ajoute Christophe Dequidt : l’écrêtement est opérationnel. Ainsi, en cas de bonne année, une sur trois environ, l’agriculteur peut placer une partie de ses revenus à la banque et il aura sept ans pour les réintégrer dans l’entreprise, au gré des mauvaises années. »

Direction ensuite, toujours dans l’hémisphère Sud, vers l’Amérique latine : « En blé, ce continent est peu présent, constate Sébastien Abis. Seule l’Argentine se positionne parfois à l’exportation. » Et Christophe Dequidt de renchérir : « La qualité n’est pas au point, comme je l’ai constaté en rendant visite à Martin : en attendant la fin des quotas à l’exportation mis en place par son pays, cet agriculteur qui exploite 8000 ha a choisi, comme ses confrères, de stocker deux années de récolte dans des silos bag. » Mais ils ont des coûts de transports extrêmement compétitifs : « Transporter une tonne du port de Rosario à Casablanca dans un Panamax coûte aussi cher que transporter une tonne de Poitiers à La Rochelle. » Et petite parenthèse sur les 8000 ha de Martin : « 6000 appartiennent à des pools financiers, ce qui donne à Martin la sensation de n’être qu’une espèce de salarié sur sa ferme. »

Plus au nord, les États-Unis : Christophe Dequidt y a rencontré Bryan et Mike, qui veulent « gagner de l’argent le plus vite possible quels que soient la méthode et le produit ». Ainsi, ils investissent à fond dans l’agriculture de précision, et six moissonneuses-batteuses fonctionnent en permanence lors des récoltes. Le rendement est de 2,5 t en moyenne, mais ce qui les intéresse, c’est la masse. Ils ont également un feed-lot avec abattoir intégré : 45000 vaches dopées aux hormones sur 130 hectares.

Sébastien Abis précise : « Quel que soit le président US, l’agriculture est stratégique dans la politique du pays, avec certes quelques inflexions. Les pouvoirs publics accompagnent les producteurs : ils ne sont pas uniquement dans la contrainte et la réglementation. » Notons toutefois que des mouvements contestataires de consommateurs dénoncent chaque jour un peu plus la malbouffe et les conditions de production.

La Chine, quant à elle, met un point d’honneur à devenir autosuffisante en blé pour assurer sa sécurité alimentaire. D’autant qu’elle encourage maintenant un 2e enfant par couple : « Cela correspondrait à une demi-France de plus par an à nourrir », compare Sébastien Abis. Weng, agriculteur chinois, loue trois parcelles pour un total d’un hectare. La barre de coupe de sa moiss-batt’ fait 2,3 m. Et il doit commencer à moissonner quand l’État le décide. Cette année, c’était le 28 mai. Il étale ensuite sa récolte sur la route pour la faire sécher, puis charge le tout avec une brouette dans les énormes camions du seul négociant, Cofco.

La Chine, 1er producteur de blé, est talonnée par l’Inde. Et juste à côté, une zone « dont on ne parle jamais », dixit Sébastien Abis : l’Asie du Sud-Est et ses 5 pays. Vietnam, Philippines, Thaïlande, Malaisie et Indonésie importent 25 Mt de blé chaque année. Ce sont des marchés que nos gros traders ignorent, mais notons que InVivo vient de s’y implanter.

La Russie, quant à elle, fait son grand retour à l’export : et elle vient de se hisser à la première place en grillant la politesse aux USA, avec 25 Mt exportées. « Une grande force de frappe agricole, mais le climat des affaires y souffre d'un manque de transparence… La guerre civile en Ukraine n’empêche pas la production agricole, mais jusqu’à quand », s’interroge Sébastien Abis. L’Ukraine justement, Christophe Dequidt y a rencontré Petro. Il y a trente ans, il reçoit un hectare de l’État. Mais hors de question pour cet homme du parti de rester pauvre. Il crée « une coopérative » qu’il gère totalement, et son exploitation s’étend à ce jour sur 40000 hectares de blé, 30000 ha de cultures, 650 vaches laitières et 6000 ha de verger… Et son envie de croissance ne serait toujours pas rassasiée.

Direction maintenant l’Afrique du Sud : « le pays de demain », insiste Christophe Dequidt : « elle cible le marché agricole subsaharien. Cette zone importera davantage de blé que l’Afrique du Nord à partir de 2020 », précise Sébastien Abis. Le recours au commerce international y sera déterminant.

Là-bas, Tubes et Bregda exploitent 1600 ha, une année du blé, une année du mélix (fourrage). Mais l’angoisse permanente est là : plus de 20000 agriculteurs blancs auraient été tués ces dernières années… Relents de l’apartheid.

« L’Afrique du Nord quant à elle n’arrivera pas à l’autosuffisance, en raison de la grande sécheresse qui sévit un an sur trois », indique Sébastien Abis. La production n’y vient pas du sol, mais du ciel ! L’agriculture française y a toujours une forte crédibilité, mais attention car ce marché est lorgné par la Russie notamment, qui a réalisé des investissements logistiques majeurs en Égypte.

Fort de son tour du monde des moissons, Christophe Dequidt assure que s’il devait acheter une ferme, il le ferait sans aucune hésitation… en France. La France est le 5e pays producteur de blé avec 40 Mt. Elle en exporte 20 Mt, et occupe ainsi la 3e place mondiale. Le blé est un excellent ambassadeur et fait grandir la place de la France sur le planisphère, et offre une balance commerciale de près de 9 milliards d’euros en 2015 (et 3,9 Mds€ pour 2016 en raison de la mauvais année).

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