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Brésil

Une agriculture opportuniste

Publié le 03/03/2015 - 15:12

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De ce côté-ci de l’Atlantique, le Brésil est perçu comme un géant de l’agriculture mondiale. Il est vrai qu’un pays capable en 40 ans de devenir le 2e producteur mondial de soja a de quoi en laisser plus d’un rêveur. Cependant, le Brésil connaît aussi ses paradoxes. Certes son agriculture est ultra performante, mais à quels coûts? Rencontre avec Hervé Théry, géographe, directeur de recherche CNRS et professeur invité à l’université de Sao Paulo.

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Cultivar : Nous avons une image "agro-business" de l’agriculture brésilienne, avec des exploitations dont les tailles dépassent l’entendement en Europe. Est-ce la réalité des choses ? Est-ce qu’il existe aussi une agriculture familiale ?

Hervé Théry : Deux types d’agricultures qui ne se croisent guère coexistent au Brésil. L’une que l’on qualifiera de "cavalerie lourde", à l’image de cette exploitation de 420 000 ha dans le Mato Grosso, mais aussi une agriculture familiale. Cette agriculture familiale compte, puisqu’elle fournit au pays les produits de base et permet de nourrir pas moins de 200 millions de brésiliens. D’ailleurs il est intéressant d’observer l’évolution du consommateur brésilien qui s’est urbanisé et qui recherche de plus en plus des produits plus raffinés, plus qualitatifs. On commence à voir apparaître des produits de niche avec des origines et des appellations. Par ailleurs, si cette agriculture familiale était jusqu’alors délaissée par les pouvoirs publics, les choses ont un peu changé. On voit émerger des actions locales qui consistent à fournir des cantines scolaires avec des produits agricoles brésiliens. C’est une bonne façon de pérenniser ces exploitations familiales et d’inciter les enfants les plus pauvres à aller à l’école.

Comment l’agriculture brésilienne est-elle devenue aussi performante ?

H. T. : L’agriculture brésilienne est une agriculture de cycle. Le coton, la canne à sucre, puis maintenant le soja. Les agriculteurs brésiliens sont opportunistes et très réactifs. S’il y a un marché, ils se donnent tous les moyens de le conquérir, en investissant dans les technologies, les infrastructures, et la recherche… À titre d’exemple, dans les années 1940, le Brésil a défriché pour faire du café, 30 ans plus tard, ils ont tout arraché pour faire des oranges, après que la Floride a perdu des vergers suite à des gelées. Aujourd’hui le Brésil contrôle la moitié des exportations mondiales de jus d’orange. Après, pour les cultures annuelles types céréales et oléagineux, n’oublions pas qu’ils sont capables de faire 2 à 3 récoltes par an. Ils ont la possibilité, en fonction des opportunités et des risques, d’emblaver telle ou telle culture dans de fortes proportions. Il n’y a pas de "culture" de la tradition, du terroir ou de l’habitude.

Avant, on se savait pas faire du soja sous climat tropical, les variétés OGM ont permis d’y parvenir. Ils se sont emparés de cette technologie qui permet de baisser les coûts de production de 30%. Les grandes organisations écologiques s’émeuvent de la disparition de la forêt amazonienne mais pas de l’utilisation des OGM, ça ne leur pose aucun problème. Cette agriculture est stratégique pour le pays et la balance des comptes. Les agriculteurs sont très peu nombreux mais leurs intérêts sont très bien représentés, car ce sont souvent des gens qui ont gagné beaucoup d’argent dans d’autres secteurs d’activité, avant d’exercer une activité agricole.

Récolte de coton. Crédit H.Théry

Oui mais ? Les perspectives de développement d’une telle agriculture est-elle toujours une perspective d’avenir compte tenu des enjeux environnementaux ?

H. T. : Le Brésil a plein d’atouts, il est totalement autonome sur le plan alimentaire, énergétique, et relativement stable socialement et politiquement. Mais Il est toujours très compliqué de se projeter.

Les producteurs pensent que le marché mondial va grandir et ils ont encore des capacités de production sans nécessairement toucher aux réserves, des capacités estimées à 100 millions d’hectares, c’est-à-dire 3 fois la SAU française. Si le pays investit dans des infrastructures pour optimiser le transport, il aura les moyens techniques et scientifiques d’être la ferme du monde. Mais, il n'est pas à l’abri d’un retournement de conjoncture. Un tel système, basé sur la monoculture, soulève des problèmes de durabilité. Les changements climatiques attendus pourrait modifier les cycles et c’est déjà presque une réalité, il pleut plus en Amazonie et plus du tout à Sao Paulo… À termes ce sont des menaces qui pèsent sur l’agriculture brésilienne. Mais leur force est sans doute celle de s’adapter très rapidement au changement sans aucune forme de conservatisme avec comme leitmotiv "on y va et on verra".

 

Hervé Théry est l'auteur d'un ouvrage paru aux éditions Armand Colin "Le Brésil. Pays émergé"

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